Le transmetteur du Mékong

De fait, l’émetteur-récepteur occupe parfaitement et entièrement la planche destinée primitivement à tout autre chose. J’arrive à placer la batterie, le groupe et le jerrican dans l’espace situé entre le siège et la porte, et je réussi même à fermer celle-ci.

Luxe technologique suprême, ce cabinet est équipé, sur le toit, d’une petite cheminée prévue pour l’évacuation des mauvaises odeurs. C’est un passage idéal pour la descente d’antenne, elle-même tendue entre deux bambous fichés aux deux extrémités du bateau.

Fier de mon montage, je réintègre le cantonnement afin d’y préparer mes affaires, le voyage devant durer seize jours au total.

Le lendemain, jour du départ, je suis en train de fignoler ma superbe installation, restée malheureusement ignorée des grandes sociétés de télécommunications, lorsque je vois arriver sur « l’embarcadère », un commandant de la coloniale (aujourd’hui TDM), accompagné de deux dames, tous trois munis de bagages, apparemment décidés à monter à bord.

Ils interpellent le lieutenant en indiquant qu’ils doivent se rendre à Louang-Prabang et qu’ils sont donc passagers. Ce sera la deuxième surprise du voyage pour le jeune officier. !

Je comprends rapidement que l’une des deux dames est l’épouse du commandant, l’autre se présente comme étant une demoiselle Duparc.

Ces personnes s’insinuent dans la « cabine » et, découvrant le luxe des installations, en ressortent presque aussitôt, l’œil mauvais.

Le commandant s’écrie : « C’est là-dedans que vous allez nous faire voyager ? « .

Le pauvre lieutenant est désolé et fait comprendre qu’il n’y est pour rien, et qu’il ignorait même la présence de passagers ?

Le commandant reprend

–         « Mais alors, pour les besoins, comment fait-on ?

La réponse arrive :

–         « A midi, nous ferons une escale pour les repas, et le soir nous coucherons, soit dans un village, soit dans un poste militaire. Entre les deux, … il faudra attendre ! « .

C’est la saison des pluies, les terrains d’aviation sont impraticables, les routes n’existent plus, il n’y a pas d’autres moyens de transport. Les passagers n’ont pas le choix, ils se résignent.

Et c’est le départ. Nous escortons quatre longues pirogues, bondées de marchandises et propulsées par des moteurs de G.M.C de récupération, installés à bord selon des méthodes inconnus des mécaniciens du monde occidental.

La première journée se passe fort bien. Assis sur le toit de la « cabine » qui devient vite un lieu de rencontre et d’observation, nous admirons le paysage magnifique fait de collines et de montagnes plus lointaines, couvertes de fôrets denses animées par les bonds et les cris des singes Gibbons.

Le soir, escale dans un village « Lao » où nous sommes hébergés par les bonzes de la pagode.

J’en profite pour établir le contact radio. Les signaux sont clairs, la liaison est bonne et je suis assez satisfait d’avoir pu faire fonctionner cette installation œcuménique « anglo-canado-soviéto-lao-française » !
Le lendemain, dès huit heures, nous repartons après avoir dégusté un succulent petit déjeuner, composé d’un Nescafé tiré des boîtes de ration, accompagné d’une boule de riz gluant (spécialité laotienne). Le goût a été pris en mémoire par mes papilles !

Nous voyageons depuis une heure, le lieutenant et moi –même assis sur le toit, ce qui nous permet de surveiller les quatre « piromoteurs » dont les moteurs sont moins puissants que le nôtre et qui risquent d’être distancés.

Et soudain, c’est le drame !

Le commandant jailli de la « cabine » où il devisait avec les passagères depuis le départ. Il a le visage défait, les lèvres pincées, le front plissé. Il nous fait :

« Devinez ce qui se passe ! Mademoiselle Duparc a une attaque de dysenterie !.

Pour justifier l’emploi du mot « drame », il faut dresser le tableau de la situation.

La dysentrie est une affection parasitaire qui a pour effet d’inciter le intestins à produire un peu mais souvent !

A peu près une projection toutes les demi heures !

Or, rappelez-vous, : le bateau n’a plus de coin toilette et ne fait escale qu’à midi et le soir, ce qui signifie quatre heures de navigation sans interruption le matin et cinq l’après midi !

En outre, si nous disposons d’une trousse d’urgence en cas de blessure, nous ne possédons aucun médicament destiné à soigner ce genre d’accident de santé.

La situation devient vite angoissante !

Nous sommes maintenant trois assis en tailleur sur notre toit transformé en salle de délibération, pensifs et soucieux, chacun se demandant comment trouver une solution à ce problème inattendu.

Soudain, le lieutenant sourit. Sans rien dire, il se lève, saute dans la partie avant du bateau, se dirige vers un coffre contenant la réserve de nourriture en extirpe une boîte de confiture d’abricot de cinq kilos, l’ouvre rapidement et en répartit le contenu dans les gamelles qu’il a ordonné à ses hommes de lui présenter.

Puis il leur demande de consommer la confiture sur le champ.

Une parenthèse. Encore de nos jours, il doit se trouver dans les paillotes laotiennes, des Papys, anciens combattants de l’armée française qui racontent à leurs petits-enfants ébahis et admiratifs, comment ils ont été amenés à avaler en un quart d’heure, cinq cent grammes d’une pâte molle et très sucrée, faite à partir d’un fruit qu’ils n’ont jamais vus.

L’opération terminée, le lieutenant nous rejoint, avec un sourire encore plus large et nous tend la boîte métallique en disant :

–          » Je vous ai trouvé un pot de chambre !  »

Le commandant a un mouvement de surprise, mais en vieux colonial qu’il est, il comprend vite que c’est la solution la meilleure, et surtout qu’elle est la seule !

Il fait simplement remarquer, qu’il serait peut-être souhaitable de mater les bords de la boîte afin de les rendre moins agressifs !

Le travail sera parfaitement exécuté par les mécaniciens du bord. Désormais, l’accès de la cabine sera totalement interdit aux hommes.

Je n’aurai accès à mon poste radio qu’au moment des escales.

Il est vrai que les quelques coups de pétoires que nous essuierons, alors que nous longeons prudemment la rive thaïlandaise, ne nécessiteront pas d’appel de détresse.

Aucun autre incident ne viendra troubler la suite du voyage qui durera encore six jours.

Néanmoins, l’arrivée à Louang-Prabang sera un soulagement pour beaucoup d’entre nous et notamment pour les passagères.

Sur le ponton d’arrivée, aussi délabré que celui du départ, nous nous séparons avec un peu de mélancolie, conscients d’avoir fait, quand même, un beau voyage, amélioré par quelques péripéties.

Ah ! Encore une précision.

C’est au moment de la séparation, que nous apprenons les raisons de la présence de la passagère, atteinte d’une dysenterie malvenue, qu’elle n’a pu soigner faute de médicament.

mekong

Il s’agissait d’une infirmière militaire rejoignant son affectation.

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